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André Markowicz: les langues, la traduction, la transmission : passionnant !

Entre deux langues - Focus - TV5Monde

 

La politesse, la grammaire, le champ lexical de l'affection, le choix du masculin ou du féminin... Chaque pays, chaque langue, a son histoire, sa culture, son imaginaire. Les polyglottes ont souvent du mal à traduire certaines expressions de leur langue natale. A partir de ces multiples portraits, l'esquisse de certaines notions intraduisibles, d'autres langues, laisse à penser que le français ne peut tout retranscrire parfaitement. Laissez-vous donc guider par la mélodie d'autres langues... et la beauté de ce qui se dit différemment !

Sapir, Whorf et la relativité linguistique


Linguiste, psychologue et anthropologue, telles sont les caractéristiques de l'une des figures les plus marquantes de l'anthropologie américaine de l'entre-deux-guerres. Edward Sapir, qui vécut de 1884 à 1939, enseigna à Chicago et à Yale : il s'intéressa en particulier au phénomène des langues en soulignant les rapports complexes que celles-ci entretiennent avec les cultures. À la fin de sa vie, il énonça une hypothèse particulièrement forte sur les liens entre langue et culture. Cette hypothèse, qui dérivait en partie des travaux du linguiste Benjamin Whorf, est connue sous le nom d'hypothèse Sapir-Whorf, même si elle nous paraît quelque peu contredire les travaux antérieurs de Sapir, qui étaient nettement plus nuancés.

 

Cette hypothèse peut s'entendre comme une version technique de l'irréductible séparation des cultures. Benjamin Whorf avait, en effet, noté que la langue des Indiens Hopi n'avait pas de temps pour marquer le passé et l'imparfait. Le temps n'est pas objectivé par la langue hopi. De plus en hopi, on dira «il est parti le dixième jour» au lieu de «il est resté dix jours». Whorf en conclut que les unités de temps ne forment pas chez eux une entité objective. Les Hopi ne pensent donc pas que dix jours puissent former un groupe, mais rester dix jours quelque part est assimilé à dix visites successives. Whorf affirma alors, sans ambages, que la langue déterminait la pensée; la langue hopi forgeait l'expérience du monde des Indiens qui la parlaient: leur notion du temps, notamment, était foncièrement différente de la nôtre. Les Hopi ne perçoivent pas le temps comme ce «flot doucement continu» qui relie passé, présent et futur. Sapir approuvait : «Le monde réel est, dans une large mesure, construit inconsciemment sur nos habitudes linguistiques » affirmait-il. Autrement dit, la structure linguistique entraîne des visions du monde différentes : les gens voient le monde de différentes manières en raison de leur langue. Comme Mead et Benedict, Sapir et Whorf considèrent ainsi chaque culture comme un tout unique, enfermant chacun de ses membres dans un moule contraignant et original. Dénonçant l'ethnocentrisme de l'école évolutionniste, ils en vinrent à privilégier la fermeture de chaque culture.

 

Dans cette perspective, la langue n'est pas seulement un moyen de communication, elle est une manière de construire le monde, elle établit des catégories mentales qui prédisposent les gens à voir les réalités de certaines manières.
Ainsi si j'appelle «tante» des personnes aussi différentes que la sœur de mon père, la sœur de ma mère, l’épouse du frère de ma mère et celle du frère de mon père, j’aurai tendance à avoir un comportement semblable vis-à-vis de toutes ces personne. La langue est une force qui établit dans nos esprits des catégories qui classent les choses en semblables et différentes. En navajo, par exemple, quand les gens parlent d'un objet, ils utilisent des, formes verbales qui diffèrent selon la forme de l’objet: si l’objet est long et rigide comme un bâton, on utilise un verbe différent de celui servant à désigner des objets longs et flexibles, par exemple une corde. Des chercheurs présentèrent à des enfants une corde bleue et un bâton jaune puis leur demandèrent de quel objet une corde jaune était le plus proche: les enfants anglophones rapprochaient ce dernier objet du bâton original en raison de la couleur, alors que les enfants navajos le ramenaient à la corde en raison de la forme. De même, lorsqu'on demandait à des personnes bilingues japonais/anglais de compléter la même phrase dans les deux langues, les différences étaient surprenantes : «quand j'entre en conflit avec ma famille…» se complétait en anglais par «je fais ce que je veux» alors qu'en japonais cela devenait «c'est un moment de grand malheur». 

 

Au cours des dernières années, cette force des mots a été particulièrement évoquée avec le refus d’utiliser certains termes supposés engager des connotations trop fortes: les aveugles sont devenus des personnes mal voyantes, les nains des personnes de petite taille, une retraite des armées un « redéploiement stratégique » et une femme de ménage une «technicienne de surface». De plus, les rapports entre langue, culture et pensée continuent d'être invoqués régulièrement dans les revendications nationalistes les plus diverses. II y aurait, dans cette optique, une adéquation irréductible entre la langue et la vision du monde. Sapir et Whorf avaient, dès lors, soulevé un problème d'une importance considérable.
 

Le rapport entre langue et culture a cependant été revu depuis lors. On a, par exemple, nuancé l'aspect contraignant et déterminant de la langue sur la culture. En premier lieu, les analystes considèrent généralement que Whorf a largement surestimé l'incapacité de la langue hopi à exprimer le temps et, dès lors, son intemporalité. Les Hopi connaissent une expression telle que «dix jours». Il existe au moins deux temps pour conjuguer les verbes (le futur et le non-futur) et le locuteur peut aussi utiliser des métaphores spatiales («devant», « après », etc.) pour marquer l'antériorité. Certains ont même suggéré que la langue anglaise qui permet de dire «I wish I knew how to play the piano» est, par certains aspects, plus insensible au temps que le parler hopi. La langue hopi ne démontre donc pas l'idée de relativité avec autant d'acuité que ne l’affirme Whorf. 

 

Il n'en reste pas moins que la langue d'un peuple fait partie de sa culture et qu’elle connaît donc des expressions, chants, mythes, légendes qui lui sont propres et, dès lors, lui sont chers. Mais Whorf allait beaucoup plus loin que ce simple constat en affirmant que les structures grammaticales de la langue conditionnaient la manière de penser de ses locuteurs. C'était là une affirmation beaucoup plus difficile à admettre. Dans ses travaux antérieurs, Sapir s'était montré beaucoup plus prudent. Dans Linguistique, il affirme que le langage a le pouvoir d'analyser les données de l'expérience en éléments dissociables et d'accéder à ce domaine commun que forme la culture. Il est un instrument puissant de socialisation, sans doute le plus puissant de tous; de véritables relations sociales ne pourraient exister sans le langage et posséder une langue constitue un symbole puissant de solidarité sociale qui unit les locuteurs. Tout groupe ou sous-groupe tend à développer des particularités linguistiques, un jargon qui lui est distinctif. Dire «il parle comme nous» revient à dire «il est comme nous». Autrement, il est bien plus qu'un simple outil de communication, il est un instrument de socialisation. Dans le même temps, cependant, il rejetait la tendance de certains ethnologues à voir dans les catégories linguistiques une expression directe de la culture : «Il n'y a en réalité aucune corrélation entre type culturel  et structure linguistique». 

 

Et d’ajouter que la présence ou l'absence d'un genre grammatical ne nous apprend rien sur l’organisation sociale ou la religion. On est loin ici de l’hypothèse de la relativité structurale et ce n'est pas sans raison qu'on l'attribue plus à Whorf qu’à Sapir. Ce dernier niait aussi le lien que l'on a pu établir entre environnement et langue, par exemple le fait qu’une langue de montagne serait plus dure qu'une langue des plaines : les Eskimos, qui vivent pourtant dans un milieu rude, ont une langue chantante. Toutefois la langue est régulièrement utilisée comme le symbole d’une identité nationale, mais cet usage n'a pas de rapport avec sa structure interne.
 

Il faut aussi admettre que l'absence de mot pour désigner une chose ne signifie pas que l’on ne perçoit pas celle-ci. La précision et l'abondance du vocabulaire signifient sans doute qu'un groupe accorde plus d'importance à la chose concernée. 

 

En ce sens, le vocabulaire nous fournit des indications de type culturel, mais il ne décèle en rien une mentalité.

 

(Extrait de : Robert Deliège, Une histoire de l’anthropologie, Paris, Seuil, 2006, pp. 139-144)

Patricia Ryan : Don't insist on English !

L’opposition anglo-américaine absolue à toute "solution" autre que l’anglais est confirmée dans un livre intitulé Linguistic Imperialism (Oxford University Press, 1992, 374 p.) par le professeur Robert Phillipson (lecteur d’anglais et de pédagogie des langues à l’Université de Roskilde, Danemark). Il analyse en particulier l’Anglo-American Conference Report 1961, document confidentiel destiné non point au grand public, mais au British Council. Il apparaît que la propagation de l’anglais ne vise pas seulement à remplacer une langue par une autre mais à imposer de nouvelles structures mentales, "une autre vision du monde" : "l’anglais doit devenir la langue dominante (...) la langue maternelle sera étudiée chronologiquement la première mais ensuite l’anglais, par la vertu de son usage et de ses fonctions, deviendra la langue primordiale". "The report proclaims that the Center [of English] has a monopoly of language, culture and expertise, and should not tolerate resistance to the rule of English" (Le rapport proclame que ce Centre [de l’anglais] a le monopole de langue, de culture et d’expertise, et ne devrait pas tolérer de résistance contre le règne de l’anglais). "Si des Ministres de l’Éducation nationale, aveuglés par le nationalisme [sic] refusent (…) c’est le devoir du noyau [dur ?] des représentants anglophones de passer outre" ("it is the duty of the core English-speaking representatives to override them").

Un article du Guardian (29.11.2001) proclamait que "la solution la plus simple et la plus économique serait de n’utiliser que la langue anglaise". Cette évidence, pour les puissances anglophones, en cache une autre qui touche la totalité des peuples pour lesquels l’anglais n’est pas la langue maternelle, soit 92% de l’humanité. En effet, la totalité de l’effort, des coûts énormes et du temps accaparés pour enseigner l’anglais, donc lui donner une position de force, est à la charge de tous les pays non anglophones pendant que la totalité des profits colossaux et de l’économie de temps va essentiellement à deux puissances anglophones : séjours linguistiques en pays anglophones, rémunération de professeurs natifs anglophones dans le monde non anglophone, etc., sans compter les retombées économiques, diplomatiques et politiques du contrôle des flux d’échanges qui résultent de cette situation de monopole linguistique. Dans une situation confortable pour exprimer leurs idées dans les conférences internationales ou les négociations complexes, sans hésitations ni maladresses, avec précision, les intervenants natifs anglophones accaparent la plus grande part du temps de parole pour faire triompher leur point de vue. Ainsi, à son retour du sommet de Kyoto, Dominique Voynet, ex-ministre de l’environnement, avait déclaré au Journal du Dimanche (JDD, 14 décembre 1997) : "Toutes les discussions techniques se sont déroulées en anglais, sans la moindre traduction, alors qu’il s’agissait d’une conférence des Nations unies. Trop de délégués ont été ainsi en situation d’infériorité, dans l’incapacité de répondre efficacement, de faire entendre leurs arguments".

La contrainte de publier des documents scientifiques et techniques en anglais permet aux puissances anglophones d’intercepter des découvertes et des inventions, et de les porter à leur propre compte (brevets), par exemple lors de la révision de manuscrits car les usagers de l’anglais (non-natifs) sont rarement capables de rédiger des documents et articles publiables dans cette langue sans aide de correcteurs.

 

La Mise en place des monopoles du savoir, de Charles Durand, (Editions l’Harmattan) a pour but d’inventorier les conséquences, subies depuis une quarantaine d’années par les pays non anglophones, de l’adoption presque généralisée de l’anglais comme outil de communication internationale dans le domaine de la recherche en science et en technologie. Il y a presque trente-cinq ans, la plupart des facultés de sciences aux Etats-Unis supprimaient leur « Ph.D. foreign language requirement ». Jusque là, tout futur doctorant américain dans une discipline scientifique devait obligatoirement prouver qu’il maîtrisait au moins une des grandes langues scientifiques autres que l’anglais, et cela suffisamment pour pouvoir comprendre sans difficulté toute publication dans sa spécialité rédigée dans cette langue. Les langues étrangères alors reconnues par les universités nord-américaines comme « langues scientifiques » comprenaient généralement un sous-ensemble de langues indo-européennes (allemand, espagnol, français, russe), sémitiques (arabe littéraire) et asiatiques (japonais et mandarin). Aujourd’hui, à quelques rares exceptions près, ce « Ph.D. foreign language requirement » n’existe plus dans les disciplines scientifiques. Depuis sa suppression, des pressions directes et indirectes ont été exercées sur les congrès scientifiques internationaux - autrefois multilingues - pour qu’ils deviennent progressivement unilingues, et la même tendance s’est appliquée aux revues et journaux présentant les résultats des recherches fondamentales, dans les pays anglophones comme ailleurs. La disparition progressive des langues autres que l’anglais du domaine de la communication scientifique internationale suivait en fait les directives énoncées dans l’Anglo-American Conference Report 1961. Ce document de nature confidentielle était destiné au British Council, dont l’actuel président, Tony Andrews, déclare d’ailleurs sans complexe que « l’anglais devrait devenir la seule langue officielle de l’Union européenne » (rapporté par le Frankfurter Allgemeine Zeitung du 27 janvier 2002). Parallèlement, de nombreux laboratoires, instituts, centres de recherche, et même certaines divisions d’industries manufacturières, ont, dans divers pays non anglophones, adopté l’anglais comme langue « officielle » de leurs activités, sous la pression de leurs dirigeants qui prétextaient des nécessités commerciales et des impératifs de communication à l’échelle planétaire. La Mise en place des monopoles du savoir présente un examen détaillé de la situation actuelle, et démontre que l’adoption officielle ou officieuse de l’anglais comme véhicule de communication internationale dans le seul domaine scientifique entraîne un certain nombre d’effets pervers pesant très lourds par rapport aux bénéfices que cette pratique est censée apporter à ses promoteurs. Plus particulièrement dans le cadre universitaire, elle entraîne la formation de monopoles en opposition absolue aux principes de libre accès au savoir dans des établissements d’enseignement supérieur libres et ouverts. L’actuel quasi monopole du savoir technico-scientifique moderne détenu par les Anglo-américains - que certains refusent d’admettre - n’est pas lié aux seuls mérites de leurs chercheurs et de leurs ingénieurs. Dans une large part, il est la conséquence directe de l’adoption de la langue anglaise comme langue internationale en science et en technologie, démultipliant ainsi la visibilité du monde anglo-saxon dans ces secteurs, au détriment de celle des autres. A terme, l’usage de plus en plus répandu de l’anglais dans les laboratoires de recherche, qu’il soit librement choisi ou imposé, aboutit à une véritable stérilisation du processus créatif, à un réalignement automatique sur les thèmes de recherche anglo-américains et à des contributions presque exclusivement techniques. La pensée scientifique est probablement condamnée à stagner tant que les langues, autres que l’anglais, n’auront pas reconquis leur statut d’outil d’investigation et de communication à part entière dans tous les secteurs de recherche. Ce livre cible les universitaires et les ingénieurs qui sont impliqués dans des activités de recherche. Il désacralise un sujet tabou, celui de l’usage de plus en plus répandu de l’anglais comme véhicule de communication dans le monde moderne de la recherche. Il dénonce la naïveté de ceux qui croient que l’usage de cette langue est neutre alors qu’elle entraîne des altérations considérables dans la nature de la démarche scientifique, sans compter les énormes privilèges économiques et politiques (en faveur des nations anglophones) créés dans son sillage. L’ouvrage fait voler en éclats le mythe de la prétendue nécessité d’une lingua franca dans les sciences et les techniques, sur la base d’un argumentaire totalement pragmatique et indispensable à tous ceux qui veulent donner un nouveau souffle à la créativité scientifique. Il fournit de nombreuses explications et informations pour comprendre ce qui se passe. En l’absence totale de vision à long terme qui caractérise la plupart des sociétés industrialisées contemporaines, il comble un vide qui sévit dans la pensée actuelle en touchant un problème crucial qu’il convient de laisser de côté, selon certains.

Sur France Culture : vers un darwinisme linguistique ?

17 février 2018 : Aubervilliers fête les langues !

Le site des Routes de la traduction à découvrir en cliquant sur l'image.

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ALEXANDRE FRANÇOIS, 1997, PREMIER VOYAGE AU VANUATU

Alexandre François consacre son travail à l'exploration et la description des langues mélanésiennes de l'Océan Pacifique. Comme elles ne sont pas écrites, et ne sont parlées que dans de petites îles, il passe une grande partie de son temps sur le terrain. La plupart de ces langues étaient mal connues avant qu'il n'entreprenne ces recherches. En 1997, il se rendait pour la première fois au beau milieu de l'océan pacifique, et découvrait une petite île, Motalava…  Sōwlē, dō van ? 
Bon alors, on y va ?

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COMBIEN DE LANGUES SONT PARLÉES DANS LE MONDE ?